Une anecdote d'abord, pour dire la profondeur de la merdification ambiante. Cet automne, parmi toutes les comédies ministérielles, un DRH halluciné a cru bon de recycler Elisabeth Borne. Et comme introduction programmatique, cette revenante, essorée par la réforme des retraites, a déclaré qu'elle lançait un grand investissement pour généraliser l'usage de l'intelligence artificielle au collège et au lycée.
Comme presque tous ceux qui sont concernés par ces questions, enseignants, chercheurs, informaticiens, je suis resté sidéré par une telle ineptie ! Comment une femme intelligente et cultivée peut-elle promouvoir et cautionner l'agression implacable des Gafam et de leurs complices, gourous libertariens et milliardaires fascistes. N'a-t-elle pas un seul ami capable de lui dire qu'elle est en train de dire des énormités. Mais peut-être vit elle dans un monde où l'on n'a que des courtisans et des valets, incapables de toute remarque désagréable...

Malheureusement, c'est beaucoup plus grave qu'une simple absence de conseiller avisé. Les classes dirigeantes sont toutes dans le même bateau. Les potentats de tous pays vivent en symbiose avec le monde de la finance et des affaires, monde irréel et spectaculaire, ignorant de la vie sociale et culturelle, je veux dire de l'existence même des personnes que nous côtoyons tous les jours dans tous le lieux où nous vivons. Ces pauvres hominidés qui vivent dans le microcosme du pouvoir, sont persuadés de posséder les outils, les moyens techniques et financiers pour sauver le monde qu'ils habitent sans aucun changement fondamental. Leur unique projet consiste à nous imposer par tous les moyens (y compris les pires) un monde moche, injuste, égoïste, inhumain, en tout point haïssable.
Ce monde du pouvoir nous échappe totalement. Nous pouvons l'étudier, le nommer, le délimiter, l'analyser. Nous pouvons aussi l'ignorer et lui tourner le dos, l'espace de quelques instants. Mais nous n'avons aucune prise sur les cercles du pouvoir. Nos bulletins de vote, nos manifestations, nos prises de positions, nos pétitions sont parfois utiles pour nous mais n'ont aucune influence réelle sur les grands médias, sur les partis, sur les multinationales, sur les banques et les marchés, sur les mécaniques bien huilées du pouvoir.
Notre seul espoir possible, c'est de repérer, créer, investir et défendre toutes les zones de vie qui peuvent partiellement ou complètement échapper à la surveillance, à l'emprise, à la merdification du monde. Les lieux de solidarité, d'altérité, de fraternité, les lieux où le capital n'est jamais rémunéré (parce que souvent, la capital n'a pas besoin d'être rémunéré ou plutôt parce que très souvent, nous n'avons pas besoin d'un capital spoliateur).
Nous vivons dans les interstices d'un bunker qui s'effondre. Nos lieux de vie, de culture, de solidarité, nos ilots de liberté et de convivialité, nos zones d'expansion collective, nos aires de libre création et d'improvisation, nos moments de partage sans profits et d'échanges entre égaux, nos amis, nos livres, nos carnavals, nos fêtes...
Lister avec précisions nos lieux de résistance, associations autonomes, communautés libertaires, fratries ouvertes, lieux d'accueil sans filtres, refuges en tous genres, toutes nos pépinières anticapitalistes... Autant de réserves indispensables que nous devons collectionner, valoriser et défendre pied à pied.
Tout de suite et continument, affirmer nos choix d'ouverture sur le monde, de résistance à tous les systèmes d'oppression, de contrôle, de corruption. Faire le tri. Tant de choses nous concernent et tant d'autres nous indiffèrent.